Dans « Mojo », les étranges critiques d’Hugues Barrière sur les engagements de Bruce Springsteen

Dans le N° 1 de l’édition française du magazine Mojo (sorti hier 31 mars 2012), Hugues Barrière, auteur de plusieurs livres sur le Boss, se livre à une critique argumentée, mais contestable sur le fond, des prises de position politiques récentes de Bruce Springsteen.

D’emblée, soulignons qu’Hugues Barrière est un fin connaisseur de Bruce Springsteen, et que ses analyses valent infiniment mieux que le sinistre brouet récemment servi par Rock & Folk.

Tout en reconnaissant la qualité de l’album Wrecking Ball, Hugues Barrière formule, sous le joli titre Dur d’être un Saint dans la Cité, ce singulier reproche à Bruce Springsteen : son engagement contre le système financier international serait trop théorique, pas assez concret. Pour Hugues Barrière, Bruce Springsteen aurait dû, à l’instar de Tom Morello ou Jackson Browne, venir chanter pour le mouvement Occupy Wall Street (OWS) au lieu de se contenter de lui exprimer son soutien. Hugues Barrière paraît ainsi oublier que, dans le passé, Bruce Springsteen a participé à de nombreux rassemblements « militants » comme celui de SOS Racisme à Vincennes en 1988, et que, aujourd’hui encore, il se joint à de nombreux benefit concerts, comme ceux de Light Of Day (maladies génétiques), pour la défense des forêts tropicales (Rainforest Foundation) ou pour l’aide aux vétérans des guerres (Stand Up For Heroes). Plus fondamentalement, il néglige le fait qu’à l’heure d’Internet, les défilés et occupations de rue ne sont plus les seuls modes d’action possibles et que le message de soutien de Bruce Springsteen à OWS, même adressé depuis Paris, a fait incomparablement plus de bruit que la présence à Wall Street de l’excellent Jackson Browne, passée largement inaperçue.

Sur sa lancée, Hugues Barrière reproche à Bruce Springsteen de n’avoir jamais sauté le pas en s’engageant personnellement en politique, par exemple en se présentant comme gouverneur du New Jersey, voire à la Présidence des Etats-Unis. Mais, si Bruce Springsteen a toujours refusé de se porter candidat, c’est de toute évidence parce qu’il ne se sent pas fait pour faire de la politique, tant celle-ci  s’avère un métier bien différent de celui d’artiste (ou de juge d’instruction, comme on le constate avec l’infortunée Eva Joly). Bref, Bruce Springsteen ne veut pas mélanger les genres, et préfère se cantonner à son rôle de « canari », qui lance l’alerte dès qu’il y a trop de gaz dans le mine. Un choix qui doit être respecté, même si l’on peut bien sûr rêver à un Bruce Président…

Hugues Barrière regrette aussi que Bruce Springsteen se contente de critiquer le « système », sans formuler de propositions concrètes. Mais peut-on sérieusement, reprocher à Bruce Springsteen de ne pas nous soumettre un plan de sortie de crise en 28 points, alors même que les meilleurs sociologues et économistes peinent à analyser les causes de la situation et à imaginer les moyens d’en sortir ?

Hugues Barrière pointe aussi un décalage, regrettable selon lui, entre l’ambiance musicale, plutôt enjouée, de Wrecking Ball, et ses textes, très sombres. Une étrange conception en vérité : des paroles sur la misère du monde doivent-elles forcément être chantées à la guitare sèche, sur un ton sinistro-révolté, à la Jean Meyran (voir ci-dessous) ?

De We Shall Overcome à The Times They Are Changing en passant par This Land Is Your Land ou Working Class Hero, les grands hymnes contestataires mêlent avec bonheur gravité et joie de vivre, ce que s’emploie à faire Bruce Springsteen sur Wrecking Ball. Libre bien sûr à chacun de juger si la « greffe » prend ou pas, mais il me paraît pour le moins curieux de contester sur le principe ce souci de concilier une forme musicale accessible au plus grand nombre et des textes exigeants.

Pour le reste, Hugues Barrière a sans doute raison d’estimer (dans sa critique du disque, en page 88) que les textes de Wrecking Ball restent en-deçà des sommets atteints avec Nebraska ou Tom Joad. Mais ne faut-il pas reconnaître que Bruce Springsteen a toujours eu tendance à écrire dans un style ampoulé ? De ce point de vue, l’écriture de We Take Care Of Our Own me semble plus « sobre » que des titres comme Incident On 57th Street ou Does This Bus Stop at 82d Street, dont chaque interprération sur scène déchaîne l’enthousiasme des fans…

Enfin, prétendre, comme le fait Hugues Barrière dans son article, que Bruce Springsteen manque d’une « réelle volonté » , voire d’un « véritable altruisme », me semble relever du procès d’intention pur et simple, alors même que le Boss s’est toujours distingué par sa volonté de mener sa carrière à sa guise, et par son souci des autres. Take Care Of Our Own

3 thoughts on “Dans « Mojo », les étranges critiques d’Hugues Barrière sur les engagements de Bruce Springsteen”

  1. peut on demander à une rock star de faire de la politique telle que l on le voudrait ? Et si bruce savait rester à sa place , dans son rôle de chanteur, et profitant de sa notoriété, il donne juste son avis et fait part de ses convictions ! il me semble lors des dernieres elections il a été au coté de Barack Obama . Quant au côté lucratif, de sesinterventions, il me semble qu il n a pas besoin de ça pour vendre ses albums et remplir les stades !!! ensuite peut etre se rend t il compte qu il na pas les compétences pour s engager politiquement et on ne peut pas lui demander de faire ce qu’ il n a pas envie
    il apporte tellement aux gens par sa musique !!! longue vie au boss !

  2. Salut Laurent,
    Je ne vais évidemment pas réécrire ici mon article mais juste préciser deux ou trois points : je n’attends pas forcément de Bruce qu’il se présente comme gouverneur et encore moins comme président. Il y a d’autres façons de s’engager concrètement sans aller jusqu’à de tels postes. En vérité, ce que je reproche à Springsteen (depuis 3 ans), c’est de ne s’engager que virtuellement et facilement, sans réellement payer de sa personne, sans chercher à générer un impact réel sur les maux qu’il condamne, dans le confort gratifiant et protecteur de son statut de rock star, et uniquement quand il est en période de promotion pour un nouvel album. C’est ce que j’appelle le manque de « véritable altruisme » : il veut bien donner aux autres si cela reste compatible avec son cofortable statut de rock star, peu importe que ça serve vraiment derrière. S’engager concrètement serait sans doute plus difficile, plus ingrat, moins lucratif, mais plus utile. En revanche, je n’ai jamais dit ni écrit que Springsteen manquait de « volonté » mais juste qu’il manquait d’une « réelle volonté » d’engagement (en gros, il n’a pas envie de se prendre le chou, de se mettre en danger, de se confronter à la dure rélaité des choses, il préfère l’univers fantasmatique et festif de la chanson, mais les discours, c’est facile, tout le monde peut en faire – sinon, évidemment que Bruce a toujours fait preuve de volonté dans sa carrière).
    Voilà…
    Bien amicalement
    Hugues

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