Bruce Springsteen, disciple secret de Georges Perec ?

La semaine dernière, l’auteur de ce blog a suivi simultanément les setlists des premiers concerts espagnols de Bruce Springsteen et la formation du gouvernement Ayrault. Deux sujets pas si éloignés qu’il peut y paraître au premier abord, car ils se rattachent l’un et l’autre à un exercice intellectuel popularisé par Georges Perec : la bibliothèque pouvant contenir un nombre maximal d’ouvrages (361 en l’occurrence), d’où l’on doit retirer un livre chaque fois que l’on en rajoute un (lire ici une présentation de la bibliothèque de Perec). Chaque changement reposant en outre la question jamais résolue du classement des titres…

Le Stade Olympique de Barcelone, théâtre des concerts de Bruce Springsteen les 17 et 18 mai 2012

 

Comme la bibliothèque de Perec, une setlist de Bruce Springsteen contient un nombre maximal de titres (27 à 29 dans l’actuelle tournée), et un gouvernement français se compose d’un nombre variable de ministres, mais qui se situe la plupart du temps entre 25 et 40 (34 pour l’actuelle équipe). Dans les deux cas, tout changement de composition bouleverse l’équilibre entier.

Ainsi, pour nous en tenir aux setlists de Bruce Springsteen (on laissera aux politologues l’analyse de la composition du gouvernement…), l’introduction de Night en ouverture du concert du 18 mai 2012 à Barcelone, bouleverse la structure traditionnelle des shows depuis le début de la tournée. Badlands, traditionnel « show opener », se trouve catapulté à la fin du set principal. Ce qui conduit Bruce Springsteen à enchaîner cette puissante chanson non pas avec Land Of Hope And Dreams (situé souvent à cette place après We Are Alive), mais avec un autre titre plus « high energy » s’enchaînant bien avec Badlands : Ramrod.

De même, toujours dans ce concert du 18 mai, Bruce Springsteen, après avoir chanté Spirit In The Night, titre de son 1er album très apprécié des fans, enchaîne tout naturellement sur une autre chanson de sa première période, E Street Shuffle (sur son 2e album), dont il livre à l’occasion de cette tournée une version brillamment reliftée. Un peu plus tard, l’irruption de Downbound Train appelle, après un intermède Because The Night, un autre titre de Born In The USA, joué lui aussi assez peu souvent : Working on the Highway. Décidément adepte des « paires », Bruce Springsteen fait suivre quelques minutes plus tard The Promised Land (titre de base des setlists de cette tournée) par le plus rare Racing In The Street (une fabuleuse version !) issu aussi de l’album Darkness On The Edge Of Town.

Trois jours plus tôt, le 15 mai à Las Palmas, Bruce Springsteen avait choisi de « casser » l’ordonnancement du rappel en le démarrant non pas par le traditionnel Rocky Ground, mais par Born In The USA. Ce qui le conduit à faire se succéder (une rareté à ma connaissance, je laisse aux statisticiens spécialisés ès setlists le soin de vérifier et de me contredire si besoin est) ces deux « bornes » de sa carrière que sont Born In The USA et Born To Run, habituellement placé après Rocky Ground dans les setlists. Une « paire » gagnante à ses yeux (et à ceux du public !), puisqu’il la rejouera lors de deux concerts de Barcelone, tout en réintroduisant (cerise sur le gâteau) Rocky Ground en ouverture du rappel.

L’ordre des titres obéit aussi parfois à une logique politique. Ainsi, le 17 mai à Barcelone, Bruce Springsteen choisit de démarrer son concert avec un enchaînement très « indignado » (les indignados ont été cités par lui durant chaque concert espagnol) :

Badlands (la révolte adolescente)
We Take Care of Our Own (prenons nos affaires en main)
Wrecking Ball (le capitalisme qui détruit pour recréer)
No Surrender (comme Donna, en hommage à qui Last Dance est joué en musique d’introduction au début du show, la garde se meurt mais ne se rend pas)
Death to My Hometown
My City of Ruins

Toujours dans ce concert, Bruce Springsteen nous livre un beau brelan sur la crise en enchaînant (autre grand moment) Youngstown, Murder Incorporated et Johnny 99. Avant que la fin du set principal ne nous gratifie de quelques classiques zappés les soirs précédents : The River, Prove It All Night (avec la mythique intro de 1978 jamais rejouée depuis, clou du spectacle), Hungry Heart, Thunder Road.

Pour introduire tous ces nouveaux éléments, il a fallu en faire disparaître d’autres, comme l’Apollo Medley (ce qui réduit la dimension soul du show notée sur ce blog lors du concert de Séville, surtout le 1er soir, avec l’absence de Rocky Ground) ou Lonesome Day.

 

Pour chaque fan, toute setlist est à la fois une source de satisfaction (« il a enfin joué E Street Shuffle ! ») et de dépit (« toujours pas Jungleland… »).

Pour Bruce Springsteen (l’un des seuls artistes avec Bob Dylan à varier autant son tour de chant d’un soir à l’autre : 11 titres sur 28 joués dans le 2e concert de Barcelone ne l’avaient pas été le 1er soir), la composition d’une setlist ne relève pas du hasard ou de l’inspiration du moment (même si ces facteurs interviennent à l’évidence), mais d’une logique en permanence renouvelée, dont les ressorts nous échappent en grande partie.

En résumé, de même que, pour Perec, il n’y a pas de bibliothèque idéale, la setlist idéale d’un concert de Bruce Springsteen n’existe pas. Tout au plus, une setlist peut-elle être idéale pour un soir donné, en fonction de la date, du lieu, de l’ambiance, de la météo…

Serait-ce d’ailleurs pour souligner la nature par essence éphèmère de ses setlists (ou pour éviter que les fans ne spéculent sur les changements de dernière minute ?) que Bruce Springsteen a récemment décidé de ne plus poster sur son site officiel ses setlists manuscrites (voir ici l’article du blog Stay Hard, Stay Hungry, Stay Alive), dont voici un exemple.

Mais laissons le mot de la fin à Georges Perec : « Comme les bibliothécaires borgésiens de Babel qui cherchent le livre qui leur donnera la clé de tous les autres, nous oscillons entre l’illusion de l’achevé et le vertige de l’insaisissable. Au nom de l’achevé, nous voulons croire qu’un ordre unique existe qui nous permettrait d’accéder d’emblée au savoir; au nom de l’insaisissable, nous voulons penser que l’ordre et le désordre sont deux mêmes mots désignant le hasard. »

1 thought on “Bruce Springsteen, disciple secret de Georges Perec ?”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s