« High Hopes » de Bruce Springsteen : un album jugé avant même sa sortie

A l’annonce voici quelques semaines de la sortie (le 14 janvier 2014) de High Hopes, le nouvel album de Bruce Springsteen, et de son tracklisting, on a assisté à un phénomène inédit et surprenant : sur les forums de discussion et les réseaux sociaux, cet album a été analysé, critiqué et – souvent – descendu en flammes.

bruce-springsteen-high-hopes-510

 

Pourtant, personne parmi les intervenants n’en a entendu la moindre note, hormis High Hopes, le title track, et Dream Baby Dream, sortis en single sur les sites de téléchargement. Pochette (hideuse bien sûr), clip (raté), sélection des titres (aberrante)… tout est bon pour descendre par avance cet album. Pourquoi cet emballement ? A mes yeux, cela est typique d’une société du « moi d’abord » : chacun s’attache à promouvoir son image personnelle et s’attache à la promouvoir par tous les moyens possibles. L’opinion que l’on a sur un sujet se trouve survalorisée : ce n’est plus Springsteen  & I comme dans le film éponyme, mais Moi et le Boss, ou Nous deux Bruce. A cela s’ajoute avec Internet une importance extrême donnée à la rapidité : on veut être le premier à réagir. A coups de « like » sur Facebook et de retweeets hâtifs, les réseaux sociaux accentuent fâcheusement cette tendance. Chacun donne son avis en temps réel, et peu importe si celui-ci relève de la réaction d’humeur, voire du réflexe pavlovien… A l’âge du numérique, c’est le triomphe du « j’ai pas lu, j’ai pas vu, mais j’ai entendu causer », titre de la rubrique de Delfeil de Ton dans l’Hebdo Hara-Kiri à la fin des années 60.

En réagissant ainsi, les fans de Bruce Springsteen ne font en fait que reproduire les nouveaux mécanismes imposés par les chaînes d’info continue et les flashs d’actus sur nos smartphones : tout événement – qu’il s’agisse de la traque d’un « tireur fou», de la sortie d’un film controversé primé à Cannes, de la réaction du Président de la République à l’expulsion d’une collégienne ou des chiffres du chômage – se trouve par avance et pendant des heures, entre directs inutiles et débats d’experts, disséqué, commenté, analysé… Au point que lorsque finalement l’événement survient, on le confronte non à la réalité, mais aux attentes que l’opinion était censée avoir à son sujet.

Les réactions à  la sortie de High Hopes relèveront sans doute du même schéma. Beaucoup diront sur les forums que le disque est aussi nul, voire davantage, qu’ils le prévoyaient. Les « je vous l’avais bien dit » vont à tout coup prospérer sur fond de self fulfilling prophecy (la prophétie qui s’autoréalise). D’autres se réjouiront que le disque soit meilleur que prévu.

Et si, au lieu de succomber au culte de l’immédiat tout en ressassant (comme l’a relevé Thierry Saurat sur l’un des forums francophones) le vieux refrain du  « c’était mieux avant » (le nouveau disque ne pourra par définition qu’être inférieur au précédent, lequel était déjà moins bon que celui d’avant, et ainsi de suite), on arrêtait de réagir par anticipation ? Si l’on attendait la date fatidique de la sortie de l’album pour le juger – et même quelques jours plus tard, afin de prendre le temps de l’écouter attentivement ?

Un voeu pieux assurément, mais qui n’en sera pas moins l’un de ceux que je formerai à l’aube de cette nouvelle année…

6 thoughts on “« High Hopes » de Bruce Springsteen : un album jugé avant même sa sortie”

  1. J’ai écouté 2 fois l’album mi décembre pour le chroniquer. Il est formidable.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s